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(FR) Qu'est-ce que le masque peut pour la compréhension mutuelle, et particulièrement dans un contexte interculturel et européen ?

  • MASCARADE
  • 23 janv.
  • 6 min de lecture

Extrait de notre recherche et du European Focus Group, présentation de la recherche de Giulia Filacanapa et de Guy Freixe.

« Dionysos, patron des masques, n’est-il pas un briseur de frontières, celui qui établit les passages et transgresse les interdits ? Le théâtre est là pour ouvrir nos cœurs, le masque pour nous faire accéder à l’autre, cet étranger si loin et si proche de nous. » Guy Freixe.

Mascarade nous a fait croiser le chemin de la passionnante chercheuse Giulia Filacanapa, Maîtresse de conférences en Études théâtrales et italiennes, membre de l’Unité de recherche Scènes du Monde à Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis en France. Elle co-dirige avec Guy Freixe et l'Association des Créateurs de masques une recherche intitulée « Fonctions et usages du masque scénique dans les arts de la scène au XXIe siècle », qui tombe à pic pour nourrir Mascarade.


Leur recherche vise, dans une perspective esthétique, historiographique

et anthropologique, à comprendre les enjeux des nouveaux usages du masque sur la scène, ainsi que dans des contextes non théâtraux. Plusieurs éléments issus de cette recherche sont donc particulièrement pertinents pour notre exploration du rôle du masque dans la compréhension mutuelle et interculturelle.


Porter un masque et habiter un autre corps, entre cacher et révéler.

Il y a d’abord quelque chose dans la création plastique du masque, dans l’action de faire le masque :

« Les mains dans l’argile c’est le temps de la recherche, la création pure. Trouver la ligne qui dessinera le caractère, qui donnera vie à l’imaginaire. »

C’est un premier déplacement : passer de sa propre forme au modelage d’un autre visage, ouvre un espace d’invention et de projection, où chacun·e peut mettre en jeu son histoire, ses références et ses émotions. L’apprentissage par le faire ouvre une opportunité d’explorer, de vivre intensément son identité. Lorsque l’acteur·rice ou le·la participant·e enfile un masque, il se produit souvent un passage, presque une bascule où quelque chose naît : l’interprète doit réapprendre à marcher, à respirer, à parler, à laisser émerger une autre présence.


Le masque devient alors à la fois refuge et révélateur : il permet de se cacher tout en renvoyant une image autre, inattendue, qui ouvre de nouvelles qualités de jeu, d’autres imaginaires, d’autres façons d’habiter son corps.

Avec lui, on accède à plusieurs niveaux d’identité, à des couches encore inexplorées, à des corps et des gestes que l’on ne savait pas avoir.


Cette exploration stratifiée de soi prend une résonance particulière dans un contexte européen ou interculturel, où se côtoient une diversité d’histoires, de cultures et de manières d’être au monde.

Le masque invite alors à une reconfiguration physique qui modifie la perception, à la fois pour celui ou celle qui le porte et pour le public, déplaçant ainsi les frontières habituelles de l’identité et de la présence. « La personne qui porte un masque sur scène porte un visage qui n’est pas le sien. Cela a souvent un effet inattendu, à la fois sur l’interprète et sur le public, en bouleversant leurs repères habituels — souvent inconscients. L’acteur·rice est forcé·e de trouver une nouvelle manière d’être dans son corps et de parler ; et le cerveau du·de la spectateur·rice travaille spontanément à reconstituer la perception d’une personne complète à partir de la combinaison du corps humain et du masque, pour donner sens à la figure qui se tient devant lui. » Giulia Filacanapa complète à l’occasion d'un entretien : « Quand un public regarde une performance masquée, c’est une projection dans un monde extraordinaire… une ouverture de l’imaginaire. Le masque permet de se transformer totalement, de devenir inreconnaissable ; plus vieux, plus jeune, l’autre sexe … Le corps de l’acteur peut même quitter l’humain et s’incarner en personnages mythiques, en dieux, en monstres, en animaux, en arbres… Le public sait qu’il y a un être humain derrière le masque mais croit dans le personnage. »


Le masque agit alors comme un révélateur car, le visage masqué, il amplifie l’expression (de tout ce qui peut se voir en dehors du masque), déstabilise les codes familiers et permet ainsi l’incarnation de l’altérité. Le masque provoque ainsi un déplacement perceptif. Comme l’écrit Giulia Filacanapa, il s’agit d’un outil de transformation, capable de naviguer entre tradition et invention, intime et étrange. Le masque favorise ainsi la plasticité du corps et de l’imaginaire, engageant la personne dans une relation au jeu, à l’enfance et à la liberté.

C’est aussi ce que défendent divers acteurs européens actifs dans l’utilisation du masque : il a aussi cette force d’être un outil de jeu. On peu simplement: s'amuser avec.


Dimensions non théâtrales

« Le masque peut être un véhicule d’une altérité autre, ou bien un vecteur pour parler de soi-même. »

Les recherches de Giulia élargissent le champ du masque bien au-delà de la scène. Dans les pratiques non théâtrales, il devient un outil social, politique et thérapeutique. Elle explique que le masque permet aux participant·es d’expérimenter de nouvelles façons d’être et de s’engager dans un processus de récit de soi à travers le jeu symbolique. « J’ai vu des enfants très timides s’ouvrir complètement sur scène, des personnes dispersées parvenir à recentrer leur énergie, des gens surmonter leurs blocages. [...] Si vous parlez avec beaucoup d’acteurs, le masque n’est pas quelque chose qui plaît autant - parce qu’il oblige l' acteur à l’anonymat, donc c’est pour ça que c’est très intéressant dans des contextes sociaux, dans des contextes où il faut repenser sa propre personne, où on peut la cacher, où on peut justement utiliser le masque pour créer des récits autres. [...] Le masque peut être quelque part un véhicule d’une altérité autre ou bien un vecteur pour parler de soi-même. »


Le processus de création de masques implique aussi une certaine expérience de l’intimité : il demande de coopérer avec quelqu’un, de parfois sortir de sa zone de confort, et d'avoir une certaine confiance en ses partenaires de jeu, comme nous l'avons nous-mêmes expérimenté à l'occasion du laboratoire en Lituanie. Dans le fait de laisser quelqu'un étaler du plâtre sur son visage, par exemple.


Enfin, pour conclure sur les mots de Giulia Filacanapa :

« Le masque scénique est un révélateur des mutations sociales et humaines de notre époque, interrogeant les nouvelles catégories épistémologiques du genre, de l’interculturalisme, des hybridations esthétiques et de la transmission des savoirs. Il donne la possibilité de sortir des enfermements identitaires et ainsi questionner l’altérité ; il vient sur la scène contemporaine renouveler ses usages comme outil de transformation sociale, jouant des transgressions et des subversions, réinterrogeant les identités (de genre et de culture) jusqu’à défier les lois de l’anthropocène en redonnant son caractère animal à l’humain. Cette liberté offerte par le masque permet aujourd’hui de décloisonner les genres, de mettre en contact des pratiques fermées sur elles-mêmes, de faire dialoguer les formes théâtrales, les cultures et les disciplines, de jouer des contradictions fécondes entre héritage du passé et inventions de formes nouvelles.
Le masque est intrinsèquement un outil de transformation pour dire l’étrange, le fantastique, l’onirique, l’intime et par là-même nous permettre de jouer avec les identités plurielles.
[Dans des contextes non-théâtraux] le masque est conçu et approché non seulement dans sa dimension esthétique, mais aussi et surtout dans sa dimension sociale et politique, voire thérapeutique. Son utilisation apporte une plus grande liberté aux participant·es de ces ateliers para-théâtraux qui résulte du fait même d’être masqué·e, ce qui permet au sujet d’expérimenter librement des nouvelles façons d’être et de protéger sa propre autonomie des pressions et des intrusions du social. Dans cette optique, le masque dépasse ses fonctions habituelles d’outil en mesure d’améliorer les compétences corporelles, relationnelles et créatives, pour participer à la reconstruction de soi par un jeu distancié des scènes traumatiques, retrouvant ainsi quelque part sa valeur ancestrale d’objet psychopompe. »

Ces perspectives positionnent le masque non seulement comme un dispositif théâtral, mais aussi comme une pratique socialement engagée. Il contribue à une compréhension plus profonde de l’interculturalité et de la présence publique dans les sociétés d’aujourd’hui. Dans un contexte interculturel ou européen, cela a d’autant plus de sens en ce qu’il crée une communication au-delà de la barrière linguistique. Le langage, ici, c’est la création plastique et le corps.



Cet article est un extrait de la Recherche que nous avons publiée en France dans le cadre du projet Mascarade. "La création participative: un espace sensible de transformation des récits et de compréhension mutuelle. Entre réalité, intentions et tensions. Recherche en Seine-Saint-Denis et en Europe", décembre 2025. Disponible en ligne sur le site d'ALTER EGO (X).

Recherche co-financée par la Délégation à la Biennale interculturelle et au Campus Francophone du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis via le dispositif Agir In Seine-Saint-Denis.



Ressources :

Exposition Masques : de l’atelier à la scène, organisée par l’Association des Créateurs de Masques et proposée par Giulia Filacapana à la MSH - Paris Nord, visitée en juin 2025


Entretien avec Giulia Filacanapa, Maîtresse de conférence en Études théâtrales et italiennes, membre de l’Unité de recherche Scènes du Monde, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, en septembre 2025


Focus group européen modéré par Sutta Scupa, en novembre 2025


Guy Freixe, Oser porter les masques d'autres traditions,  Skén&graphie, juin 2021



 
 
 

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